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ENTRETIEN AVEC…

Guillaume Lecointre

Publié en ligne le 25 janvier 2020 - Zététique et esprit critique - Science
Guillaume Lecointre est enseignant-chercheur (UMR 7205), zoologiste, systématicien, professeur du Muséum national d’histoire naturelle où il occupe les fonctions de conseiller scientifique du président. Ses recherches portent sur la phylogénie et la systématique des poissons téléostéens, tant à partir de données moléculaires qu’anatomiques. Son terrain de zoologiste est le plateau continental antarctique. Il a de nombreuses activités relatives à l’amélioration de l’enseignement des sciences et de diffusion des connaissances ; il a notamment tenu durant dix ans la rubrique scientifique hebdomadaire de Charlie Hebdo. Il est double lauréat de la Société zoologique de France (1996, 2006), Prix national 2009 du Comité Laïcité République et Prix 2012 de l’Union rationaliste. Il est membre du comité de parrainage de l’Afis et de la revue Science et pseudo-sciences..

SPS : Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressé à la science ?

Guillaume Lecointre : J’étais fasciné par les formes animales, la beauté et la diversité des êtres vivants, et je voulais rendre raison de ça, je voulais une réponse rationnelle. J’ai découvert la profondeur du temps, qu’on pouvait répondre à la diversité du vivant si on se donnait un temps long, un temps paléontologique. C’est ce rapport au temps qui m’a amené à être zoologiste, un systématicien, c’est-à-dire quelqu’un qui cherche à mettre de l’ordre dans le vivant. Cet ordre est régi depuis 150 ans par l’apparentement, c’est à dire le regroupement des êtres vivants en fonction de leur parenté généalogique. Laquelle implique le temps long. Je suis venu aux sciences pour répondre à mon besoin de savoir pourquoi ce que je vois autour de moi existe. Et la réponse était d’autant plus fascinante qu’il s’agissait de domaines où l’Homme n’était pas présent. Je m’interrogeais sur ce qui dépasse les humains et j’en suis venu naturellement à la théorie de l’évolution.

Quelle a été la plus grande avancée de la science dans les deux cents dernières années ?

Difficile de répondre à la question : dans chaque domaine il y a eu de grandes avancées. Je vais vous parler de celle qui a eu le plus d’impact sur mon métier : la théorie de l’évolution (proposée au début XIXe siècle par Lamarck et reconstruite par Darwin en 1859). En tant que zoologiste, il est évident que c’est pour moi le grand cadre théorique de la compréhension de la diversité du vivant, avec tous ses déploiements au XXe siècle, y compris son application en matière de classification des espèces (avec Hennig). C’est une construction théorique globale qui a été une révolution scientifique progressive. L’explication de la régularité dans le vivant malgré son incessante variation (régularités à partir desquelles nous faisons des espèces), c’est la sélection naturelle qui l’a fournie avec Charles Darwin, et non pas quelque plan inconnu d’une création divine, comme conçu un siècle avant par Linné. Les conséquences ont été immenses : prise d’autonomie de la parole des scientifiques dans un registre des origines où les religions croyaient avoir le monopole, cadre théorique général, programme scientifique pour 150 ans qui continue à se déployer aujourd’hui…

Quelle place, selon vous, doit occuper la science dans la société ?

Je dirais plutôt « quelle place les scientifiques doivent occuper dans la société ? ». Ils ne sont pas des prescripteurs d’opinions mais ils garantissent la fiabilité de contenus de connaissances collectivement validées à l’échelle internationale à un moment donné. À un moment donné, car on sait très bien que ces connaissances peuvent évoluer avec le temps. En tout cas les scientifiques ne sont pas des prescripteurs, ni en politique ni en métaphysique, ce qui, en retour, leur assure une certaine indépendance. En effet, depuis la sécularisation de la société, les sciences et les arts sont devenus autonomes dans la validation de leur production. En tant que scientifiques professionnels, nous ne dépendons pas d’un devoir de dire du politique ou du religieux. Nous ne nous aventurons pas dans les registres qui dépassent les faits, telles que les valeurs, lesquelles sont en revanche régies dans l’arène des citoyens. Les scientifiques doivent avoir une place de garant de fiabilité sur les faits.

Y a-t-il pour vous un critère de la science ?

Il y a trois critères simples pour distinguer les savoirs scientifiques des croyances ou opinions : ils sont rationnels, périssables et collectivement validés. Cela peut troubler, mais on ne fait jamais le pari qu’un savoir scientifique sera vrai à jamais, ce serait du dogmatisme. On préfère dire que ce savoir est fiable, qu’il est légitime parce que c’est ce qu’on a de mieux. Si demain on a un savoir amendé qui augmente la cohérence des explications qu’on apporte sur le monde réel, celui-ci sera préféré et sera considéré comme plus fiable. Le troisième critère est capital : le travail des scientifiques est éminemment collectif. Notre culture génère toujours ce mythe du génie isolé. Mais la réalité de notre métier est bien différente : nous travaillons en équipes, dans des institutions adossées à des infrastructures et des services, à d’autres métiers qui nous aident. Et surtout la validation des savoirs est collective : quand on soumet nos articles pour publication, ils doivent passer les fourches caudines du peer reviewing, qui est bien sûr faillible comme toute activité humaine, mais relève en tout cas d’une évaluation collective. Et ce n’est pas suffisant : un résultat qui ne serait publié qu’une seule fois sera oublié. Pour qu’un résultat scientifique rentre dans le champ de la connaissance en tant que bien public, il aura été au préalable corroboré par des observateurs indépendants.

La recherche doit-elle tenir compte des polémiques publiques et des remous de la « société civile » ?

Tout dépend de quelle recherche on parle. La recherche appliquée doit tenir compte des polémiques qui agitent nos concitoyens parce qu’elle va impacter socialement, économiquement voire même médicalement ou culturellement une population. En revanche, pour ce qui est du registre de la validation des savoirs, il est essentiel que la science ait son autonomie. Dit de manière triviale, aucun régime ou parti politique, aucune religion n’a légitimité à dicter ce qui est souhaitable de trouver comme savoir, ou ce qui ne le serait pas.

Pour conclure ?

La pire charlatanerie serait celle qui annulerait toute nécessité d’un effort scientifique. Et il y en a une qui est monumentale et qui s’appelle le providentialisme. C’est-à-dire prétendre qu’on puisse faire revenir au laboratoire une entité surnaturelle qui régirait, sans qu’on sache comment, ce qui se passe dans le monde naturel. Nous, les scientifiques, sommes légitimes à travailler et expliquer le monde naturel, le physique au sens très large. Il existe dans tous les pays des think tanks qui voudraient qu’on réintroduise en science des forces surnaturelles pour expliquer davantage de phénomènes. Les sciences n’expliquent pas tout, c’est trivial à dire, sinon les scientifiques n’auraient plus de travail. Mais pourquoi consentirais-je un effort expérimental qui va me coûter du temps, de l’argent, me faire prendre des risques, si c’est pour avoir à côté quelqu’un qui vous dit que la providence est intervenue dans le phénomène que vous ne parvenez pas à expliquer, et que cela explique tout. Ce ne serait plus la peine de faire de la science.

Entretien intégral disponible sur notre site afis.org sous la forme d’une vidéo.


Publié dans le n° 330 de la revue


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L' auteur

Emeric Planet

Informaticien et membre du comité de rédaction de la revue Sciences & pseudo-sciences.

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